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15 décembre 2012 6 15 /12 /décembre /2012 19:11

   Je comptais bien prendre ma retraite dans peu de temps - peut-être après une dernière boucle de saisons ? - avec une confortable pension de préférence,  afin de me payer un coin de muraille privatif et ensoleillé avec juste une petite fissure chaude et humide pour me préserver des intempéries hivernales et des importuns nocturnes. Cette espérance d’un futur nonchalant avait motivé en grande partie ma carrière. J’avais évité les bévues les plus lourdes, les bavures les plus dégoulinantes et les affrontements incertains. Bref, une carrière sérieuse et prudente, tout ce qu’il fallait pour séduire une hiérarchie davantage préoccupée des apparences que de réels résultats, tout en préservant ma santé et mes pantoufles. Bien sûr, j’avais trouvé quelques contentements dans la résolution d’affaires épineuses telles la disparition subite des abeilles (l’essaim était parti vers les lavandes du  jardin voisin d’après le rapport circonstancié d’un lépidoptère de reconnaissance), les arums mystérieusement flétris au cœur de leur floraison (la sècheresse de l’été dernier, fallait y penser !), et les pitoyables poussins de moineaux écrabouillés au pied de la véranda (des parents indignes et querelleurs, une histoire triste à faire larmoyer les cloportes). Tous ces succès m’avaient valu l’estime du procureur des lilas et une certaine tranquillité routinière.

  

   Mais pour l’heure, je mesurais avec inquiétude les conséquences possibles de cette expédition en découvrant, médusé, l’état dans lequel se trouvait le potager de Figuoland, appelé si justement depuis des temps immémoriaux le « vieux potager ».
Car il n’était plus vieux du tout, le potager.
Il était au contraire sinistrement neuf.
Là ou s’étendait jadis un espace bien désordonné, délicieusement envahi par toutes sortes d’herbes folles, chardon, bourrache, chiendent, ortie et belladone, cigüe et lupin, le tout dominé par les gracieuses ombrelles de quelques fougères royales, se trouvait maintenant un jardin terriblement domestiqué ! Des alignements de plants de poireaux désespérément identiques ! Des rangées de carottes prêtes à défiler pour un jour de fête nationale ! Des plates-bandes de laitues sans flétrissures aucune, comme neuves, lessivées en quelque sorte ! Et avec ça, les vénérables et noueux pieds de vigne, comme rajeunis par la magie d’un coiffeur céleste, cartésien et égalitariste : coupe au bol pour tout le monde !
Je n’étais plus venu par ici depuis l’affaire des processionnaires, une bande d’illuminées qui chenillait en psalmodiant des psaumes abscons à la gloire d’un mythique pin parasol - quelle histoire ! - et avaient mis en émoi tout ce qui rampe, trottine, crapahute, grimpe glisse et grouille, bref toute la petite faune pacifique et besogneuse.
Maintenant, plus personne !... Rien !... Nada !
Des coquilles vides de gastéropodes, beaucoup, un vrai génocide…. Les exosquelettes blafards de quelques épeires, pendus ça et là à un brin de soie invisible… Les pathétiques demi-sphères renversées, pattes repliées, de coccinelles décolorées… Et pas un bruit. Pas un chuintement, pas un craquement, pas même un froissement d’élytres.
Les auréoles sulfateuses sur les feuilles de pampre et, dispersés autour des salades, les sinistres taches bleutées des granulés de la mort confirmèrent mon hypothèse : la messe était dite ! Ce potager était retourné à la civilisation, et ça ne s’était pas fait tout seul !
   - Amen ! Amen ! Trois fois amen !
Je fis un bond qui faillit bien me retourner quand cette voix tomba du ciel sur ma tête !
   - C’est un jour béni ! Voilà le commissaire qui parle de la messe maintenant ! dit encore la voix sarcastique.
Débordé de perplexité, j’avais pensé à voix haute et cette diablesse de révérende venait de me surprendre encore une fois avec sa manie du camouflage. Elle était juste au dessus de moi, immobile, pattes avant jointes, son éternelle aube verte la fondant parfaitement dans le feuillage.
   - Tu cherches quelque chose, commissaire, ou quelqu’un, comme d’habitude, mais tu ne trouveras rien ici : la vérité est ailleurs !
   - De grâce révérende ! suppliais-je en reprenant mon sang-froid, épargne-moi tes salades spirituelles ! Si tu sais quelque chose sur ce qui se passe à Figuoland en ce moment, parle clairement, je t’en prie !
Je n’avais pas de sympathie particulière pour cette dévote mystique qui passait son temps immobile comme une pierre, dans une posture de prière destinée à impressionner les gogos de passage qu’elle assommait de sentences moralisatrices et de prédictions apocalyptiques.
   - Une tourterelle éventrée, un cercle démoniaque,  un potager pétrifié : ça ne t’évoque rien commissaire ? Ne peux-tu, triste mécréant, y voir l’œuvre d’un démon ?

  Figuoland 7 w

   Ce n’est pas que je refusais qu’il puisse y avoir au dessus du couvercle des étoiles une force supérieure – pas une intelligence supérieure, en tout cas, vu la pagaille que c’est ici-bas si on ne s’occupe pas soi-même d’y maintenir un semblant d’ordre – une force donc, ou un courant, ou un flux, que sais-je moi ? Un truc qui coule vers quelque part et nous entraine avec lui, un peu comme les marées dont m’avait parlé avec nostalgie le cousin de Komodo. Mais je n’avais pas d’affinité avec les cultes, les dogmes et toutes ces maniaqueries dépressives, les prières et les génuflexions.
   - Est-ce que ton démon ressemble à un jardinier, révérende ? Car je ne vois ici que l’œuvre impérialiste d’un cueilleur de carottes et de poireaux !
   - Tu es perspicace, commissaire, il faut bien le reconnaitre ! Et là-haut, cette qualité te sera comptée lors du bilan final, tu en auras bien besoin. Et pour te donner un avant-goût de la magnanimité divine qui t’attends et qui m’inspire ici - louée soit-elle pour les siècles et les siècles, amen ! -  je vais te donner mon oracle, sans contrepartie aucune : laisse-toi guider par l’illumination et le miracle s’accomplira : là ou tu trouveras la grâce, tu trouveras le démon…
   - C’est un joli conseil, révérende. Et gratuit en plus, merci. En gros, ça veut dire : continue ton chemin. C’est ce que je vais faire, ne t’inquiète pas. Mais dis au miracle de ne pas trop s’approcher de ma queue, je n’aime pas les familiarités !
   - Va vers ton destin, commissaire, va ! Je vais prier pour toi.
Je lui adressais un court salut de la patte gauche en guise de remerciement. Je ne souhaitais pas la vexer. On racontait beaucoup de choses sur la révérende, mais malgré son aspect sévère et ses pieux délires, elle n’avait, à ma connaissance, jamais commis aucun délit. Certes, on chuchotait bien des horreurs au fond des terriers, sur sa vie de famille - des pratiques sexuelles sadomasochistes avec des amants annuels qui disparaissaient bizarrement juste avant la ponte d’une kyrielle de petits angelots verts - mais bon, personne n’est parfait et tant que ça reste dans la sphère privée…

  

   Je repris ma progression en direction de la cabane à outils que j’apercevais tout au bout des rangs impeccables de l’infanterie légumière : à gauche, un régiment de poireaux, à droite un escadron de carottes. En contournant avec circonspection les cadavres baveux des limaces qui, victimes de leur propre voracité, n’avaient pas résisté au funeste attrait d’un festin de granulés de la mort, je comprenais pourquoi le hérisson, gourmet amateur de gastéropodes, trouvait cet endroit infréquentable.
« Futé comme une limace » disait un proverbe sarcastique de Figuoland...
 

   J’avançais ainsi vers mon destin, la grâce et le démon, selon la volonté divine d’après la révérende, selon une irrésistible intuition, d’après moi.

 

(à suivre...)

 

 

Tous les chapitres :

  

 
 I - Une découverte intrigante :
http://alsemo.over-blog.com/article-figuoland-une-decouverte-intriguante-110155327.html

 

 II - Une rencontre inattendue : http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-une-rencontre-inattendue-2-110399576.html


 III - Un désastre sanglant : http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-un-desastre-sanglant-3-110597121.html


 IV - Le charnier asiatique : http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-le-charnier-asiatique-4-112230354.html


 V  -  Les granulés de la mort  :  http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-les-granules-de-la-mort-5-113490914.html

 
 VI - Rouges, si rouges, enfin...  :  http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-rouges-si-rouges-enfin-6-113784648.html

      

  

 

 

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