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8 novembre 2012 4 08 /11 /novembre /2012 12:08

   Je me suis glissé dans l’ombre dense de la touffe de belles de nuit et tout au fond, comme je le pensais,  j’y ai retrouvé mon hérisson, bien calé sur une litière odorante de végétaux en décomposition. Il me regarda approcher d’un œil torve.
     - Qu’est-ce que vous venez encore m’emmerder,  commissaire ? Vous m’avez tiré des pattes de l’aboyeur, d’accord, et moi je vous ai rendu service. On est quitte, non ?
Il soufflait en râlant et hérissait légèrement ses piquants. Une flopée de puces en profita aussitôt pour y faire quelques exercices de barre fixe.
     - Et je te remercie de ta coopération, ça me permettra de te garder sous ma protection. Après ce coup-là, le procureur me consultera certainement avant de te remettre en garde à vue entre ses pattes. Mais dis-moi, quand te décideras-tu à prendre un bain pour te débarrasser de ces bestioles dégoutantes ?
En disant cela, je m’installais confortablement sur une grosse tige verte, fraiche et gonflée de sève, à une distance raisonnable de la forte odeur qu’il exhalait.
     - Ca y est, voilà que le commissaire est venu me faire la morale ! Si je pue commissaire, c’est pour que les casse-pattes de votre espèce s’écartent de mon chemin ! Quand aux «bestioles », commissaire, ce sont mes locataires et y a pas mieux comme compagnie, vu qu’elles sont toutes muettes ! Et que, forcément, en quelque sorte, elles ferment leur gueule, elles !...
Ce qu’il y avait de pratique avec lui, contrairement à tous mes autres informateurs patentés qu’il fallait travailler au corps, c’est que, quand il commençait à parler, on ne pouvait pour ainsi dire plus l’arrêter. Il suffisait alors de l’orienter habilement vers ce que l’on souhaitait entendre. Je me balançais un peu sur ma tige pour avoir l’air plus détendu :
     - Quand même, le procureur a le nez fin, c’est certainement comme ça qu’il t’a débusqué aujourd’hui, pas loin du cadavre de la tourterelle, comme par hasard !
     - Par hasard, exactement ! Je suis un type qui aime la routine, vous le savez, et je passe par là tous les jours pour venir ici, faire ma sieste sous les belles de nuit. Et aujourd’hui, j’étais un peu en retard après la nuit que je venais de passer avec quelques copains sous le figuier… Ah commissaire ! quel régal ces figues fermentées, on en a pris une belle cette nuit !... Bref,  je tombe sur ce tas de viande avec ces mouches, ce truc qui bourdonne autour et mes idées pas très claires.  Et l’autre excité de procureur qui me barre le passage et m’aboie dessus ! Mais je lui ai refilé la dernière génération de mes puces et il n’a pas fini de se gratter !
Il ricanait en disant cela, très satisfait de sa vengeance, et les puces riaient aussi -  silencieusement - en se balançant de plus belle d’un piquant à l’autre.
     - D’accord, je connais tes habitudes, le cadavre était juste sur ton chemin et tu n’y es pour rien, mais toi qui a la manie de fureter partout, le nez au raz du sol, je suis étonné que tu ne l’ais pas repéré plus tôt et que tu te sois fait ainsi surprendre…
     - J’étais bien bourré, commissaire… Mais cette pauvre tourterelle n’a pas été tuée ici… Depuis quelques temps, je rencontre une nouvelle odeur, par ci, par là, genre fumet délicat, un truc pas courant. J’en ai parlé à la Révérende, pas plus tard qu’hier, qui m’a dit que c’était de… de la… de la vanille, je crois… Je ne sais pas ce que c’est…  Un truc fin… Que je n’aime pas !
     - Une odeur de vanille ?… C’est une épice exotique, le fruit d’une fleur, l’orchidée, mais qu’on ne trouve pas chez nous.
Un cousin, originaire de Komodo et qui avait pas mal voyagé, m’en avait parlé : il m’avait raconté, avant de disparaître - qu’était-il devenu, lui qui avait toujours trop froid ? -  des histoires incroyables  sur son pays ou les moucherons avaient un délicieux goût de vanille.
     - Une épice ? Si vous le dites, reprit le hérisson. En tout cas, un truc pas courant. Et puis aussi…
Il s’interrompit, les yeux mi-clos, visiblement inquiet à l’évocation d’un souvenir dérangeant, et commença à rentrer sa tête dans ses épaules. Il fallait faire vite : dans un instant il serait aussi inaccessible qu’un marron dans sa bogue.
     - Et puis ? qu’est-ce que tu as vu, ou sentis ? le pressais-je en sautant au bas de ma tige de belle de nuit.
     - Une autre odeur, commissaire, mais pire que votre truc, la vanille, dit-il dans un souffle. Une odeur et des empreintes infimes de quelque chose de pas beau, qui se déplace sans laisser de trace ou presque… Du côté du vieux potager, ça vient de là, y-a des choses qui ont changé par là-bas, je n’y vais plus ! Mais j’ai encore cette odeur dans le museau… Comme l’odeur de la mort commissaire, l’odeur de la mort !…
Et disant cela, il se replia sur son ventre et referma sa forteresse : l’entrevue était terminée.

 

   En quittant le couvert des belles de nuit je retrouvais avec soulagement la chaleur du soleil. Je n’aime pas l’ombre qui me refroidit la peau et a un mauvais effet sur mon mental. Mes extrémités étaient engourdies et une partie de ma conscience, glissant vers un état vaguement léthargique, s’encombrait d’un souvenir envahissant : le rouge, si rouge, s’étalait comme un décor de scène au fond de ma pensée et mes idées dansaient mollement comme des personnages d’opérette… Néanmoins, je rassemblais ma conscience professionnelle et d’un pas hésitant, plus sinueux qu’à l’habitude, me dirigeais vers mon destin : direction le vieux potager, les choses qui ont changé, la vanille… Et l’odeur de la mort...

 

   Le chemin est long pour atteindre le vieux potager. Il faut contourner le romarin, franchir un amas de rocaille, descendre une pente aride à travers des pieds de thym cacochymes. A gauche, l’ombre d’un lierre conquérant s’élance vers le ciel, appuyé sur une muraille. A droite une étendue herbeuse chaotique s’étire à perte de vue, une vraie savane d’herbes folles parcourue par des sauterelles aussi farouches que bondissantes. Déjà, cette partie du trajet n’est pas franchement rassurante, le trèfle y est malingre, les pissenlits faméliques et les mousses desséchées qui vous râpent le ventre n’offrent aucune protection : on est y exposé à tous les dangers venus du ciel ou d’ailleurs.

 

   Mais le plein soleil réchauffa rapidement mes pattes et ma cervelle et le manomètre de mon mental indiqua bientôt la pression maximale. Ca tombait plutôt bien puisque j’arrivais devant le pire endroit qu’il puisse exister aux marches de Figuoland : une vaste étendue encore plus brûlante - ça c’est plutôt bien ! - et aussi découverte que l’étape précédente. C’était un genre de pierre grise poussiéreuse, sans faille ni fissure, presque lisse, ou même les cloportes ne se risquaient pas en plein jour. Seules quelques fourmis anonymes et aventureuses pouvaient y vagabonder à leur guise et y retrouver leur chemin - on se demande comment elles font. Pour ma part, j’avais un repère visuel vers le nord, la masse vert délavé du composteur, celui-là même dont les pieds aux ongles rouges - si rouges ! - m’avaient rappelé l’existence. Et je savais aussi que c’était une véritable oasis au bout du désert pour un type comme moi : il y règne tout autour une humidité permanente et bienfaisante qui suinte entre les herbes et attire un nuage de moucherons aussi gras que stupides. Je me lançais sans hésiter et à toute allure à travers ce dernier obstacle, sans quitter le composteur des yeux.

 

   J’arrivais presque au pied du composteur quand je tombais dessus. Je faillis même foncer dans le tas. Car à vrai dire, c’était bien un tas ! Un charnier plutôt. Un charnier asiatique pour être précis, puisque composé exclusivement de cadavres de  frelons de belle taille. Je restais un instant interdit devant le spectacle étonnant de ces prédateurs redoutés, maintenant inertes, recroquevillés sur eux-mêmes, avec leur masque jaune et leur abdomen gonflé strié de bandes noires : six cadavres étrangement disposés en cercle…

Figuoland 6 w

   Six cadavres, plus le notre, gobé par le sergent des forces spéciales, ça faisait donc sept frelons ! On n’en avait jamais vu autant ! Cela signifiait deux choses : premièrement, il devait y avoir un nid quelque part, assez loin puisque que ces engins étaient capables de parcourir de longues distances pour chercher leur pitance, et deuxièmement,  Figuoland était devenu un de leurs terrains de chasse. D’autre part, leur disposition peu naturelle laissait à penser que leur exécuteur lançait ainsi un sérieux avertissement à toute leur communauté…

 

   Mais quelle patte aussi facétieuse qu'invincible avait bien pu se livrer à une telle mise en scène ?...

 

 (à suivre...)

 

   
Tous les chapitres :

  

 
 I - Une découverte intrigante :
http://alsemo.over-blog.com/article-figuoland-une-decouverte-intriguante-110155327.html

 

 II - Une rencontre inattendue : http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-une-rencontre-inattendue-2-110399576.html


 III - Un désastre sanglant : http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-un-desastre-sanglant-3-110597121.html


 IV - Le charnier asiatique : http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-le-charnier-asiatique-4-112230354.html


 V  -  Les granulés de la mort  :  http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-les-granules-de-la-mort-5-113490914.html

 
 VI - Rouges, si rouges, enfin...  :  http://alsemo.over-blog.com/article-mystere-a-figuoland-rouges-si-rouges-enfin-6-113784648.html

      

  

 

 

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